Saison 2 (2008-2009) : La décision politique existe-t-elle toujours ?
La décision politique comme objet de recherche a perdu depuis longtemps son intérêt sous le joug d’une double remise en cause. Sous l’influence d’Herbert Simon, les chercheurs ont montré que la décision compris comme un moment spécifique où un individu seul exerçait un raisonnement complet partant d’un problème pour établir le meilleur choix, relevait du mythe. Mettant en évidence l’imperfection et la partialité des informations, les limites cognitives pour envisager les solutions, l’incertitude sur les connaissances et sur les conséquences futures, l’indétermination des objectifs, l’auteur a montré que la décision était insaisissable a priori ou hors de son cadre spécifique. Cette démarche de déconstruction d’une rationalité dans la décision trouve en quelque sorte son aboutissement avec le travail de Cohen, March et Olsen qui vont proposer, au travers de leur modèle de la poubelle, une déconnexion complète entre problème et solution, renvoyant la décision à la rencontre contingente et fortuite entre ces deux aspects et des participants.
Sous l’influence de Charles Lindblom, la décision a également été dissoute mais cette fois-ci au regard de son contenu. Reprenant les hypothèses de Simon, Charles Lindblom montre, en effet, que les décisions ne modifient généralement qu’à la marge les politiques publiques auxquelles elles se rapportent. En cela, Charles Lindblom immisce une distinction entre une décision, considérée comme un moment spécifique où les acteurs s’accordent à mettre en place une action, et une politique publique qui est un vaste ensemble au sein duquel ces actions ne sont que des éléments marginaux et sur lequel les acteurs ne peuvent agir que par incrémentalisme.
Dans le sillon de Simon et Lindblom, les analystes de politiques publiques ont généralement préféré élargir leur champ d’observation en se contentant pas d’analyser une décision considérée comme contingente et sans réel conséquence immédiate. En prenant les politiques publiques comme objet de recherche, il pouvait sortir du prisme microsociologique dans lequel il se sentait enfermé. A la microanalyse toujours circonstancielle des jeux d’acteurs impliqués dans la prise de décision, ils pouvaient prendre du champ et y ajouter à la fois d’autres processus comme la construction complexe des problèmes sociaux, l’élaboration dans la durée du champ des politiques publiques ou la fabrique des savoirs spécialisés, mais aussi élargir avec chacun de ces processus, les acteurs concernés. C’est donc par un changement d’objet et d’échelle spatio-temporelle que les analystes ont réussi à s’extirper des pièges du concept de décision.
Mais la disparition de la décision politique comme objet de recherche a entraîné d’autres dommages collatéraux. En prenant de la distance, en travaillant sur le moyen terme, en écartant les soubresauts éphémères d’une décision, les chercheurs ont réduit le rôle des acteurs à une portion congrue. A l’image des physiciens qui effectuent des moyennes sur une durée longue pour observer des tendances, ils ont réduits l’importance des données atypiques, des objets et actions éphémères qui ne permettent pas de dégager cette tendance. L’acteur politique est la première victime de cet éloignement, du moins, c’est l’une des hypothèses sur lesquelles nous voudrions réfléchir. Celui-ci utilise la décision à double titre : c’est l’acte à travers lequel il assure sa légitimité en tant que gouvernant ; c’est l’acte à travers lequel il construit sa différence et sa spécificité. La décision se présente ainsi comme l’expression du volontarisme du politique et de la spécificité de son rôle. En faisant disparaître la décision dans le magma « politique publique », les chercheurs se sont mis à privilégier l’observation des éléments stables comme la construction des savoirs spécialisés, le poids des règles et du passé, l’importance des acteurs qui durent et des réseaux stables dans lesquels ils s’inscrivent. La construction d’un modèle de compréhension méso se trouve donc confronté très classiquement dans une démarche scientifique à la disparition de l’ensemble des objets que son éloignement provoque. Dans ce cas, l’éloignement permet également de faire entrer en scène des objets que seul le chercheur peut élaborer. La politique publique en est l’exemple type. Confronté à l’observation instantanée, le chercheur se trouve en concurrence avec les acteurs pour définir ce qu’est la politique publique dans laquelle telle ou telle décision s’inscrit. L’élargissement de sa focale d’observation lui octroie une marge de manœuvre bien plus grande pour distinguer son analyse de celle de l’acteur.
Nous nous proposons dans l’atelier de reprendre cette question de la décision politique. Si les chercheurs lui ont accordé une place de plus en plus congrue, les acteurs continuent eux de lui donner de l’importance. Comment expliquer ce décalage ? Est-il possible d’aborder différemment la décision pour concilier ou dépasser cette différence ? En quoi décision et politique sont-ils entremêlées ? Comment réinterroger la question du lien entre politique et politique publique ?